Op art : quand une surface fixe se met à bouger
Un courant abstrait des années 1960 qui exploite les limites de l’œil humain pour produire du mouvement là où il n’y en a pas. Ses procédés, ses artistes, et ce qui le sépare de l’art cinétique.
Qu’est-ce que l’op art ?
L’op art regroupe les œuvres qui produisent une illusion de mouvement sur une surface parfaitement immobile. Rien ne bouge, ni dans l’œuvre ni chez celui qui la regarde, et pourtant quelque chose vibre, ondule ou avance.
Le procédé ne relève pas de la magie mais de la physiologie. Ces compositions exploitent les limites du système visuel : trames serrées que l’œil n’arrive pas à fixer, contrastes qui saturent la rétine, couleurs complémentaires qui se repoussent, motifs répétés dont la régularité est rompue juste assez pour déstabiliser. Le cerveau, privé d’un point d’accroche, fabrique un mouvement pour combler le vide.
Le nom vient d’un raccourci journalistique : en 1964, le magazine Time parle d’optical art pour décrire ces recherches. L’abréviation op art s’impose, calquée sur pop art, et le terme reste.
Les procédés
La trame perturbée
Un quadrillage régulier ne produit aucun effet : l’œil s’y installe. Mais si les cases se resserrent progressivement ou se déforment vers un point, la surface paraît se creuser ou gonfler. C’est le procédé des damiers de Vasarely.
Les lignes rapprochées
Des lignes parallèles très serrées dépassent le pouvoir de résolution de l’œil, qui ne les sépare plus et se met à osciller entre deux lectures. Bridget Riley a construit une œuvre entière sur ce seul principe.
Le contraste simultané
Une même couleur change d’aspect selon ce qui l’entoure. Placée près de sa complémentaire, elle paraît plus vive et son contour semble trembler. Ce phénomène est connu depuis le XIXe siècle : l’op art en fait un sujet à part entière.
La lentille et le relief
Certains artistes quittent la surface plane. Rogelio Polesello taille des blocs d’acrylique en lentilles et en prismes : l’illusion n’est plus simulée, elle est produite optiquement par le matériau lui-même.
Rogelio Polesello
Lentilles et reliefs
Des blocs d’acrylique taillés qui déforment réellement ce qu’on voit à travers eux : l’œuvre fonctionne comme un instrument d’optique.
Une décennie, puis la récupération
L’op art naît des mêmes recherches que l’art cinétique et au même moment. L’exposition Le Mouvement, à la galerie Denise René en 1955, réunit déjà les deux familles sans les distinguer.
Le basculement a lieu en 1965. Le Museum of Modern Art de New York organise The Responsive Eye, une exposition qui rassemble ces travaux et rencontre un succès immédiat. Trop immédiat : dans les mois qui suivent, les motifs se retrouvent sur des robes, des affiches et des emballages. Le courant devient une mode graphique, et la critique s’en détourne aussi vite qu’elle s’en était emparée.
Cette récupération a durablement nui à sa réputation. Il a fallu attendre les années 2000 pour que les institutions reviennent sérieusement sur ces recherches, et reconnaissent ce qu’elles avaient de rigoureux.
Les artistes
Victor Vasarely
Le Hongrois installé en France dont les damiers déformés sont devenus l’image même du courant. Il rêvait d’un art reproductible et accessible, ce qui explique sa présence dans l’espace public et, indirectement, sa récupération commerciale.
Bridget Riley
L’Anglaise qui a poussé le plus loin le travail sur la ligne. Ses toiles en noir et blanc des années 1960 produisent un effet physique immédiat, au point que certains spectateurs doivent détourner le regard.
Josef Albers
Son cycle Hommage au carré, mené pendant vingt-cinq ans, démontre méthodiquement qu’une couleur n’a pas d’existence propre : elle dépend entièrement de ce qui l’entoure.
Rogelio Polesello
L’Argentin qui a fait passer l’op art du plan au volume, avec ses lentilles d’acrylique taillées. Ses œuvres sont conservées à la Fondation Cherqui.
Carlos Cruz-Diez
Le Vénézuélien qui a consacré sa vie à démontrer que la couleur est un événement, pas une propriété des objets. Ses Physichromies changent de teinte selon l’endroit d’où on les regarde.
Op art ou art cinétique ?
La distinction tient en une phrase : dans l’op art, l’illusion est produite par une surface fixe devant un spectateur immobile ; dans l’art cinétique, le mouvement est réel, qu’il vienne de l’œuvre ou du déplacement du visiteur.
En pratique, la frontière est poreuse. Beaucoup d’artistes ont travaillé des deux côtés, et les deux courants ont été montrés ensemble pendant vingt ans. Une œuvre de Soto, par exemple, relève des deux : ses trames sont optiques, mais l’effet n’apparaît que si l’on marche devant.
Où voir des œuvres d’op art en France ?
La Fondation Vasarely, à Aix-en-Provence, occupe un bâtiment conçu par l’artiste et présente ses intégrations monumentales. Le Centre Pompidou conserve un ensemble d’op art et d’art cinétique dans ses collections d’art moderne.
La Fondation Cherqui, à Aubervilliers, en présente un autre aspect. Sa collection est centrée sur les artistes latino-américains qui ont fait ces recherches depuis Paris, souvent moins exposés que leurs homologues européens. Rogelio Polesello, Carmelo Arden Quin, Gyula Kosice y côtoient les grands noms du courant, dans un parcours où certaines pièces se manipulent.
Questions fréquentes
Op art et art optique, est-ce la même chose ?
Oui. Op art est l’abréviation d’optical art, formule lancée par le magazine Time en 1964. Art optique en est la traduction française. Les deux désignent le même courant.
Qui est le père de l’op art ?
Victor Vasarely en est la figure la plus associée, au point qu’on le présente souvent comme son fondateur. Bridget Riley, en Angleterre, a développé en parallèle des recherches aussi décisives. Le courant n’a pas un inventeur unique.
Pourquoi les œuvres d’op art fatiguent-elles les yeux ?
Parce qu’elles exploitent les limites du système visuel. Des trames très serrées et des contrastes forts saturent les cellules de la rétine, et le cerveau produit un mouvement qui n’existe pas. Cette fatigue est le mécanisme même de l’œuvre, pas un défaut.
L’op art est-il de l’art abstrait ?
Oui, entièrement. Les œuvres ne représentent rien : elles sont faites de lignes, de damiers, de cercles et de dégradés. Ce qu’elles produisent est un effet sur l’œil, pas une image du monde.